La vie est ailleurs écrivait celui qui aurait pu -s'il en avait eu le temps, le loisir ou le talent -, transcrire en musique cette évidence aussi paradoxale que rassurante. Car qui peut vouloir avoir envie de nier qu'être ici et ailleurs n'est qu'un désir réservé aux rêveurs éveillés, de la trempe de ceux que l'on aperçoit parfois, le regard plein et vague, mais toujours encore éclairé par quelques lueurs salvatrices. C'est finalement au don d'ubiquité que nous convie cet opus dénué de mots mais bourré de sons bioactifs parfaitement tolérés par tout organisme en manque manifeste de mobilité. D'un titre à l'autre, on visite mille paysages d'où l'on parviendra toujours à distinguer la ligne d'horizon, ce qui aura pour effet de nous maintenir longtemps dans un état de ravissement serein, sans jamais rien savoir de la destination finale. Les titres sont construits de façon telle qu'il n'est pas de repérage possible, on ne saura jamais où l'on va ni où l'on est. Le sas musical où l'on se trouve pris est parfaitement hermétique et étonnamment conçu pour nous faire oublier jusqu'à d'où l'on vient. La vie est ailleurs vous dis-je, essayez, vous n'en reviendrez probablement jamais.Caroline Duris Metatechno, " Other Dream "





Une fois de plus je me suis laissée mener par le bout du nez, et plutôt que de faire les frais d'une trop grande complaisance, j'ai eu la chance - dans mon malheur - de ne pas avoir vainement cédé aux sirènes diaboliques de dame Shériff. Dès l'introduction, le titre The Story Won'T Persist In Being A Closed Book vous glace et vous transporte. C'est un coup de massue et un coup de maître, c'est un cri déchirant et un murmure étourdissant. C'est aussi sombre que désespéré, c'est presque aussi beau que tragique. La suite est plus enlevée et relève d'un tout autre registre, mais on y retrouve la voix claire et finement posée de son interprète. Dans une veine proche d'une PJ Harvey, on aura le plaisir de savourer les emportements de la dame qui donne soudain le sentiment de n'avoir plus de temps à perdre. C'est pourtant bien ce que le titre liminaire semblait vouloir présager. Et puisqu'après tout les jeux sont faits, qu'importe le prix pourvu qu'on ait l'ivresse ...



Echouée sur le canapé du salon, vaguement consciente qu'il est encore tôt et que la semaine vient de se terminer, je m'apprête à passer un dimanche sous les meilleures hospices qui soient. Me voilà donc confortablement installée, en proie aux plus captivantes rêveries. C'est à ce moment-là qu'intervient Elvis Perkins, qui non content de ne susciter chez moi qu'un intérêt limité, aura pourtant réussi avec ce seul titre While You Were Sleeping, - qui me parvient d'abord confusément puis clairement excellent - à brouiller définitivement les connexions synaptiques de mon cerveau endormi. La journée commence très bien, très haut même, et c'est mieux que tout ce que j'aurais pu espérer. La suite est d'autant plus appréciable qu'elle commence ainsi, sans promesse apparente, mais chargée de voix enchanteresses pour qui veut bien les entendre, "oh oh, oh oh".



















Pour marquer l'histoire de la musique indépendante de façon indélébile, il n'y a pas trente-six solutions. Il faut innover. Partir de presque rien pour trouver presque tout. Ou au moins donner l'impression de ne rien devoir à personne. A la façon de ce groupe venu du fin fond de l'Angleterre en l'an 1994 et qui, paré d'une modestie étonnante, parvient à surprendre tout le monde. Moi y compris. Le son qui se dégage de Dummy est irrésistiblement ensorcelant, au début on prête vaguement l'oreille et curieusement on s'aperçoit qu'on ne parvient plus à s'en défaire. C'est comme un cadeau empoisonné. A la manière d'un puits sans fond, rien ne porte à la consolation dans cette musique sombre comme le bleu de la pochette. Au milieu de cette mélancolie saisissante, la voix claire de Beth Gibbons émerge comme pour mieux nous maintenir à la surface. Comme lors de ce concert, auquel j'ai assisté, et durant lequel la dame semblait chanter pour mieux nous faire oublier le son tourmenté au milieu duquel elle donnait l'impression de se débattre. Dans cette lutte sonore, on pouvait deviner que la bataille était perdue, que ses démons la poursuivraient longtemps encore et qu'elle resterait ce mannequin originel qui l'a vu naître. Un mannequin obstinément voué à servir une musique douloureusement consolante.














